LE PÈRE HAMEL, UN AN APRÈS

  • PAROISSE DE MARTIGUES
LE PÈRE HAMEL, UN AN APRÈS
Bientôt un an que le Père Jacques Hamel a été assassiné. Roseline, sa sœur, a accepté de parler de son frère.  Un témoignage bouleversant à lire ici :

Bientôt un an que le Père Jacques Hamel a été assassiné. Roseline, sa sœur, a accepté de parler de son frère. Un témoignage bouleversant à lire ici :

Dans La Croix du 21 juillet

Dans La Croix du 21 juillet

LE PÈRE HAMEL, UN AN APRÈS
« La première chose qui me revient à l’esprit lorsque je pense à mon frère, c’est le jour de son assassinat. Je me remémore ce moment où j’ai attendu qu’il soit libéré, car je croyais qu’il était seulement pris en otage. Je revois cette femme qui s’avance vers moi pour me dire : « Tout est terminé. Une personne est blessée, et l’autre est morte. C’est votre frère. » J’ai crié à m’en déchirer les poumons, jusqu’à ce que j’aie trop mal pour continuer à hurler. Elle venait de m’envoyer cette boule de feu que je compare à celles qu’envoyaient les guerriers du Moyen Âge. Je voulais le prendre dans mes bras avant qu’ils l’emmènent à l’institut médico-légal, mais cela n’a pas été possible pour des raisons de sécurité. Ils avaient peur que l’église soit minée. Le fait de ne pas avoir pu le serrer contre moi lorsqu’il était dans l’église reste une douleur profondément ancrée en moi.

 

Mais ce souvenir douloureux est précédé d’un bon souvenir. C’est le dernier repas que nous avons pris avec lui, la veille au soir. Mes deux filles, mon gendre, mes trois petits-enfants et moi venions d’arriver à Saint-Étienne du Rouvray. Nous allions l’aider pour la semaine, avant de partir en vacances avec lui la semaine suivante. Au cours du repas, la fenêtre était grande ouverte, le soleil entrait dans la pièce, il nous a dit d’un coup : « Je vais mettre deux jours pour m’habituer à vous, mais qu’est-ce que je suis heureux de vous avoir à ma table ! »

Le P. Hamel avec sa soeur Roseline, le jour du baptême d’une nièce. / DR/Archives familiales

Le P. Hamel avec sa soeur Roseline, le jour du baptême d’une nièce. / DR/Archives familiales

 

Avant de passer à table, nous avions parlé des attentats de Nice, qui venaient de se produire. Jacques était, comme nous tous, choqué de ces morts. Il me disait : « Est-ce que cela s’arrêtera un jour ? » Il disait que les politiques devaient agir, que, nous, nous ne pouvions que prier. Lui et moi nous sommes attardés ce soir-là sur cette vision de ces enfants écrasés sous le regard de leurs parents, de ces parents assassinés devant leurs enfants, sans savoir que le lendemain, Jacques subirait un sort similaire dans sa petite église, en célébrant une messe de semaine…

 

Le lendemain matin, on l’a entendu se lever. Aucun d’entre nous ne voulait le déranger : nous sommes restés au lit et avons attendu qu’il parte pour l’église avant de nous lever. Lorsque nous sommes descendus, il avait préparé la table, était sorti acheter du pain frais. Pendant que nous prenions notre petit-déjeuner, il était en train de se faire assassiner au bout de la rue.

 

« Jacques et moi »

 

Jacques et moi étions très proches. Il y avait entre nous une tendresse fraternelle fusionnelle, et de plus en plus profonde au fur et à mesure que nous vieillissions tous les deux. Pour moi, Jacques était avant tout un homme parmi les hommes. Mais cette perception changeait lorsque je le voyais préparer ses homélies, entouré de ses bouquins et de ses livres de chant. Alors, il fallait reporter ces interminables parties de Scrabble que nous aimions tant… Il préparait son texte et me le lisait : « Tu vas me dire si c’est bien. » Moi qui suis à ATD Quart Monde, je lui faisais parfois remarquer que tel ou tel mot, tel ou tel passage, n’était pas forcément accessible à ceux qui venaient à la messe de temps en temps. Il s’y reprenait à plusieurs fois, déchirait un brouillon ou deux puis établissait sa version définitive.

 

Cela n’a pas toujours été comme ça. À l’époque où il vivait avec maman à Saint-Pierre-les-Elbeuf, je l’entendais dire : « Maman, je vais te lire, dis-moi si c’est bien ». Évidemment, elle était toujours contente. Mais il recommençait quand même. Lorsqu’il célébrait la messe, il était comme transcendé par sa foi. Pour moi, il est évident que sa foi était très profonde. Lorsque je l’appelais pour lui confier mes soucis ou ceux de mes enfants, il me disait toujours : « Ne t’en fais pas, ça va s’arranger. Je vais prier. » Puis quelques jours plus tard, je recevais une lettre d’encouragement. Comme j’ai fait le catéchisme pendant trente ans, lui et moi parlions de cela : il me montrait des manuels, on comparait nos méthodes.

 

Je l’ai beaucoup entendu parler du Concile. Personnellement je ne comprenais pas trop ce dont il s’agissait et il m’a toujours expliqué les changements, les conciles et les papes, avec une grande patience. Je crois qu’il était heureux de cette ouverture d’esprit graduelle de l’Église, concile après concile, et pape après pape. Au fond, il attendait beaucoup de l’Église. Lorsqu’il y a quelques mois, il avait reçu chez lui pour la première fois son nouvel archevêque, Mgr Dominique Lebrun, il m’avait appelé émerveillé. « Il a une ouverture d’esprit incroyable, nous avons eu un vrai partage. Il s’est adressé à moi comme si on ne s’était pas vus depuis huit jours. » Moi, j’étais un peu incisive, je lui faisais part de mes questions sur l’Église, de mes états d’âme. Je ne comprenais pas que les prêtres ne puissent pas se marier ou que les divorcés remariés ne puissent pas communier. Je lui disais : « Qui a pondu ça ? Le Christ ou les hommes ? »Et lui reprenait toujours les bonnes références et m’expliquait avec conviction et douceur.

 

Enfance et ordination

 

Jacques est né en 1930, et comme beaucoup d’enfants de son âge, il a été enfant de chœur une bonne partie de son enfance. À 6 ans, il a commencé à servir l’autel. À 10 ans, il connaissait toutes les formules en latin. Le curé de la paroisse allait le chercher à l’école, laïque, lorsqu’il avait besoin de lui pour l’aider lors d’obsèques. C’est une vocation de l’enfance qui s’est concrétisée.

 

Lors de son ordination, j’avais 18 ans. Je me rappelle très bien de ce moment. C’était la première fois que j’entrais à la cathédrale de Rouen. Ils étaient 12 ou 15, tous étalés par terre avec leurs beaux ornements. À vrai dire, je ne me rendais pas compte de l’importance de son choix. Pour moi, il avait choisi d’être prêtre comme il aurait pu être instituteur ou cheminot. Deux ans avant son ordination, ses professeurs avaient émis des doutes sur sa capacité à gérer une paroisse, à cause de sa timidité. Il a dû faire un très grand travail sur lui. D’ailleurs, le jour de son ordination il n’avait pas bonne mine : il avait coupé ses cheveux en brosse, beaucoup trop court. Mon père avait interdit à ma mère d’être là, comme dans tous les événements familiaux depuis leur séparation, et maman avait suivi tout cela d’une petite chapelle latérale où elle s’était cachée.

 

En famille

 

Mon frère était un homme discret. Il ne se plaignait pas, ne racontait pas ce qu’il faisait, qui il rencontrait. Lorsqu’il était en famille, il écoutait. Il plaisantait, aussi, était heureux d’être avec nous tous. À chaque vacances, nous le retrouvions ou il nous retrouvait. Je me souviens de vacances à cheval, ou de stages de kayak dans l’Allier. Cet équilibre familial était important pour lui. Quand mes enfants sont devenus adolescents, je lui ai dit :« Mes enfants sont tes enfants. Et mes petits enfants seront tes petits enfants. »

Ci-contre à droite, avec sa sœur Roseline lors d’un baptême familial.<br/> / DR/Archives familiales

Ci-contre à droite, avec sa sœur Roseline lors d’un baptême familial.
/ DR/Archives familiales

 

Jacques avait parfois un peu de mal avec l’évolution de la société. Il comparait toujours l’audace des enfants d’aujourd’hui à répondre à leurs parents aux gamins d’autrefois qui n’étaient autorisés à ne rien dire. Nous, nous avions eu une éducation assez sévère. Enfants, nous n’avions pas le droit de discuter. Au fond, nos parents ne nous connaissaient pas. Et on ne se connaissait pas nous-mêmes…

 

Jacques observait beaucoup. C’était un homme à l’écoute, attentif aux détails : l’emplacement des choses dans une maison, les fausses notes dans un chant. Il avait un petit corps frêle et une voix de baryton. Il a toujours été comme ça. Mon père le surnommait « le moineau ». Lorsqu’il venait chez moi, dans ma paroisse, il râlait en disant que ça ne chantait pas assez. C’est bien les seules critiques qu’il émettait. Il était la bienveillance même. Quand il était là, le dimanche, on allait en Belgique pour manger une carbonnade frites. Il fallait le supplier de venir, tellement il était pris par son sacerdoce. Je le menaçais : « Si tu ne viens pas, j’appelle l’archevêché ! » Je l’aurais fait, vous savez.

 

Un homme discret

 

Au fur et à mesure des années, cette générosité d’écoute et de partage s’est incrustée en lui. Quand maman est morte, après un an de cancer, cela a été très dur. Elle ne s’était pas soignée assez vite. Cela correspond à l’époque où Jacques a quitté Saint-Pierre-les-Elbeuf, pour Cléon. Mon frère a beaucoup souffert, à cette époque. Je me suis souvent demandé comment il faisait pour tenir le coup. Autour de lui, personne ne savait rien de sa douleur. Il pensait que les gens ne pourraient pas comprendre comment un prêtre pouvait autant souffrir après un drame. Il n’avait même pas dit aux paroissiens qu’il avait perdu sa mère ! Je l’ai appris le jour où l’un d’entre eux m’a appelé, très inquiet, pour me parler de Jacques. Il pensait que mon frère était malade mais n’osait pas le déranger. Lorsque je lui ai raconté que nous étions en deuil, il y a eu une formidable mobilisation autour de Jacques. Ils l’ont reçu et aidé.

 

Mon frère était ce genre de type qui ne demandait rien à personne. Pendant des années, il a vécu dans un presbytère vieillissant. Il aurait pu demander au diocèse d’envoyer quelqu’un pour faire des travaux mais ne l’a jamais fait. Il se serait laissé mourir sans rien dire à personne, tant il ne voulait pas déranger. Ses souffrances, il n’en disait rien. Sa joie non plus, d’ailleurs. Même quand vous lui offriez un cadeau.

 

Pendant des années, il a rêvé d’aller en Terre sainte. En 2011, il a surmonté sa peur terrible de l’avion pour s’envoler vers Israël. Je lui avais prêté mon appareil photo, mais il n’en a pas pris beaucoup. Devant ma déception, je me souviens que mes enfants m’ont rappelée à l’ordre : « Les images de sa mémoire lui suffisent largement. » Ils avaient raison. Comme tout, il a gardé ce voyage pour lui et en a assez peu parlé. Je crois qu’il a attendu deux ans avant de raconter vraiment. Je me souviens qu’il avait été intimidé par sa chambre qu’il trouvait beaucoup trop luxueuse pour lui (« comme celle d’un archevêque ! », me disait-il). Je le revois encore me décrivant les lieux en ouvrant grand les bras : « Il y avait une vue magnifique sur Jérusalem, et le soleil qui entrait dans ma chambre. »

 

Les souvenirs de l’enfance

Ci-dessus, Jacques Hamel (à gauche) avec sa soeur Micheline, décédée en 1934 le jour de sa première communion. / DR/Archives familiales

Ci-dessus, Jacques Hamel (à gauche) avec sa soeur Micheline, décédée en 1934 le jour de sa première communion. / DR/Archives familiales

 

Lui qui a toujours été un grand timide livrait depuis 10 ans des éléments de sa vie qu’il avait toujours gardés secrets. Ces souvenirs qui remontaient à la surface étaient constitués de fragments de récits sur l’armée et l’enfance. Notre enfance a d’abord été une souffrance, du fait de la séparation de nos parents, et de l’éclatement de la famille. J’ai vécu avec ma mère, entre 3 et 7 ans, et lui, qui avait 10 ans de plus, vivait avec mon père, en Normandie. C’est la période à laquelle il est entré au séminaire, à 13 ans, au grand dam de mon père qui aurait voulu qu’il « devienne quelqu’un » à la SNCF, où il était employé. Ces histoires de séminaires et de prêtrise n’intéressaient pas mon père.

 

Jacques a gardé du petit séminaire un sentiment de solitude. Contrairement aux autres, il avait peu de visites le dimanche, et encore moins de colis. Tout cela, il nous l’a raconté les dix dernières années de sa vie. Il nous racontait aussi ses souvenirs de guerre : le pâté sans viande de papa, les soupers avec des crêpes. Il se souvenait aussi de la maison familiale pendant la guerre, avant que mes parents ne se séparent, et que mon père soit rapatrié par la Croix-Rouge après avoir contracté une infection à cause des produits chimiques qu’il manipulait dans une usine où il travaillait pour les Allemands. À la fin de sa vie, il parlait aussi de sa sœur, Micheline, qui est morte d’une péritonite lorsqu’il avait 4 ans. Elle avait deux ans de moins que lui. À l’époque, c’était commun. La mort de cette petite l’a profondément marqué.

 

L’Algérie

 

Jacques évoquait aussi beaucoup l’Algérie, où, sergent, il avait fait son service, dans les transmissions. Il nous racontait certains détails : une orange dégustée ici, son arrivée à Alger, ou encore l’horrible mal de mer qui l’avait pris lors de la traversée de la Méditerranée. Il était fier d’avoir refusé de faire l’école des officiers, allant ainsi à l’encontre de la volonté de ses supérieurs. Il n’acceptait pas, disait-il, de donner l’ordre de tuer. Aux transmissions, il était aussi chargé de vérifier les munitions. Et puis vint le jour où, en traversant une oasis avec ses camarades, il a été pris sous le feu de l’ennemi. Tout le monde a été liquidé, sauf lui. Pendant des années, il m’a dit : « Pourquoi ai-je été le seul survivant ? Pourquoi y ai-je échappé ? Pourquoi moi ? » Je lui répondais : « Tu as peut-être une autre mission à accomplir dans ta vie. »

 

Mais pour Jacques, l’Algérie était aussi synonyme de Charles de Foucault, et de son désir, jamais accompli, d’être missionnaire. « J’aurais voulu être père blanc », me disait-il souvent. Mais sa santé était trop précaire pour cela. Enfant, il avait réchappé de justesse d’une double congestion pulmonaire. Il rêvait de retourner en Algérie, de retrouver Alger. Mais son sacerdoce était plus fort que ses rêves.

 

Ses souvenirs algériens ont été réactivés il y a quelques années par Des hommes et des dieux, le film sur les moines de Tibhirine. Lui qui n’allait jamais au cinéma avait fait une exception. Moi, je l’avais vu à la télévision, et nous en parlions tous les deux. J’avais été époustouflée par cette histoire, par le périple humain et spirituel de chacun d’eux. Jacques et moi en parlions souvent. Comment peut-on être assassiné de cette façon, sans aucune raison ? Jacques disait que les gens qui avaient assassiné les moines étaient dépourvus d’états d’âme et de sentiments, animés par une forme de démence qu’il assimilait à Satan.

 

Après les attentats…

 

Quelque temps après les attentats, j’ai invité le couple qui assistait à la messe lors de l’assassinat de Jacques. Ils m’ont raconté toute l’histoire. Lui est un homme maigre, de la même stature que mon frère, et du même âge. En le serrant dans mes bras, en l’embrassant, j’ai eu l’impression d’embrasser mon frère.

 

Pendant des semaines, chaque fois que le prêtre levait les mains pour célébrer la gloire du Christ, j’ai vu Jacques en face de moi. Toute la scène se rejouait devant mes yeux, et je pleurais. Cela a duré des mois et des mois et des mois, jusqu’à récemment. Cela a pris fin en avril, après mon deuxième voyage à Rome. Nous avons tellement été portés par les séminaristes présents, les membres de Sant’Egidio, et le pape lui-même, que cela m’a donné un bol d’air. Cela m’a redonné un peu de sérénité. À mon retour, en allant de nouveau à la messe, je me suis aperçue que je n’avais plus cette faille en moi qui faisait que la douleur était atroce comme au premier jour. »

 
Recueilli par Loup Besmond de Senneville
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