NOUS SOMMES LOIN DE MESURER LES CONSÉQUENCES DE CE TEXTE POUR LES PLUS FRAGILES
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L’Assemblée a définitivement adopté mercredi 15 juillet 2026 la proposition de loi légalisant le suicide assisté avec exception d’euthanasie. Mgr Matthieu Rougé, l’un des porte-parole des évêques de France sur la question de la fin de vie, pointe une rupture dans l’accompagnement des malades et des plus fragiles.
À l’issue d’un long processus, la proposition de loi ouvrant la voie au suicide assisté et à l’euthanasie a finalement été adoptée mercredi 15 juillet, quelle est votre première réaction ?
Tristesse, inquiétude mais aussi reconnaissance pour ceux et celles qui ont mené et continueront de mener le bon combat de la vie fragile respectée et accompagnée. Tristesse d’abord, parce que notre pays, par cette loi, fragilise gravement les bases mêmes de son pacte civique et de son projet de fraternité. Inquiétude ensuite, parce que nous sommes loin de mesurer les conséquences de ce texte sur le maintien et le développement des soins palliatifs et sur le rapport de notre société aux personnes les plus fragiles.
J’ai été impressionné par l’interpellation de Mgr Étienne Guillet, évêque de Saint-Denis : « Mon appel vient du département le plus pauvre de France métropolitaine. Or il est certain que les pauvres seront les premiers à demander l’euthanasie, car ils ne voudront pas être à la charge de leurs enfants et petits-enfants, eux-mêmes en précarité. Sans faire de bruit, discrètement, les pauvres demanderont à partir et seront les premières victimes ».
À la tristesse et l’inquiétude, j’ajoute la reconnaissance qui engendre l’espérance : tant de soignants, tant d’aidants de terrain, tant de personnes immédiatement concernées, tant d’intellectuels de premier plan, tant de parlementaires aussi, même s’ils n’ont ultimement pas été assez nombreux, se sont engagés avec justesse dans ce débat, que leur bon combat ne pourra pas ne pas porter de fruit.
Le texte a peu évolué durant le parcours législatif, quel regard portez-vous sur la possibilité d’un débat que le président Macron promettait « apaisé » ? Les opposants et ceux qui avaient des inquiétudes, ont-ils été entendus ?
Le débat s’est d’emblée installé dans un jeu maléfique et inextricable sur les mots, ce que les philosophes appellent le nominalisme, qui s’est avéré particulièrement funeste à travers l’histoire. Quand le président de la République nous a dit, le 8 février 2024, qu’il voulait ouvrir une « possibilité » mais pas un « droit », je lui ai rappelé la formule de Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde. » Il a prétendu ensuite qu’il s’agissait d’un projet de « fraternité », terme aussitôt contesté par Anne Ponce (ancienne directrice de la rédaction de La Croix, NDLR) dans vos colonnes et par quantité de soignants.
La loi a évité de parler « d’euthanasie » et de « suicide assisté », dissimulant le poids de ces réalités derrière l’écran de fumée de « l’aide à mourir ». Il a même été inscrit dans le texte que la mort provoquée devait être considérée comme une « mort naturelle ». Comme l’a affirmé le Saint-Siège dans la lettre Samaritanus Bonus, approuvée par le pape François le 14 juillet 2020, « l’euthanasie et le suicide assisté sont une défaite pour ceux qui les théorisent, ceux qui les décident et ceux qui les pratiquent ». Le plus grave des déficits publics, un déficit qui comme celui des finances ne cesse de se creuser, est assurément le déficit éthique.
Comment envisagez-vous la suite ?
Il faut d’abord que soient exploitées au maximum les possibilités de l’état de droit, les recours nationaux et européens en particulier. C’est d’ailleurs ce que le président du Sénat et le premier ministre eux-mêmes ont annoncé qu’ils feraient. Notons au passage que les constituants de 1958 n’avaient sans doute pas imaginé qu’on en viendrait un jour à délibérer sur des sujets touchant d’aussi près le principe d’humanité. Est-il du coup légitime, bien que légal, de statuer sur la mort provoquée à une majorité simple et serrée après trois rejets du Sénat ?
Quoi qu’il en soit, il serait au minimum souhaitable qu’une nouvelle majorité revienne sur l’obligation faite aux établissements de santé, quelle que soit leur charte éthique, d’accueillir la mort provoquée dans leurs murs. Dans l’immédiat, l’enseignement du Saint-Siège est clair : « Les établissements de santé catholiques sont appelés à être des témoins fidèles de l’indispensable attention éthique au respect des valeurs humaines fondamentales et des valeurs chrétiennes qui constituent leur identité, en s’abstenant de comportements clairement illicites.
Les évêques et une partie des catholiques se sont mobilisés fortement, comment continuer à porter une vision de la société, maintenant que cette loi est votée ?
Plus que jamais, est actuelle et féconde la consigne de saint Paul : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (Rm 12,21). Le bien, c’est d’abord de ne pas confondre le légal et le moral : ce qui est permis n’est pas nécessairement bon ; c’est le bien que doivent viser les chrétiens, quoi qu’il en soit d’un cadre légal dégradé. Le bien passera aussi par un engagement toujours plus grand de tous dans l’accompagnement et le service des personnes les plus fragiles et de leurs aidants. Au rouleau compresseur d’une forme d’inhumanité, il nous faut répondre, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres – je pense au soutien des personnes en précarité, à l’accueil des réfugiés, à la lutte contre le mal-logement etc. – par la résistance persévérante et créative de la fraternité.
Qu’attendez-vous de la visite du pape dans ce contexte ?
Comme en Afrique et en Espagne, Léon XIV saura remettre chacun devant sa responsabilité de prendre soin de la « magnifique humanité » qui nous est confiée. Sans doute redira-t-il ce qu’il a écrit avec netteté dans son encyclique : « Le premier droit humain est le droit à la vie, sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites. »
Tout ce débat illustre exactement la dialectique qui traverse Magnifica Humanitas : d’un côté, « le syndrome de Babel », c’est-à-dire le rouleau compresseur d’un paradigme technocratique totalisant (comme l’atteste, par exemple, le refus de toute clause d’établissement) ; de l’autre, « la voie de Néhémie », c’est-à-dire un processus collaboratif et inclusif respectant la parole, les convictions et surtout la vie de chacun. En fortifiant les chrétiens dans la foi – les jeunes, les catéchumènes et les néophytes en particulier –, le successeur de Pierre nourrira notre capacité à être en ces temps difficiles des témoins joyeux et courageux de la vie que nous confie le Christ. C’est le beau thème de son voyage apostolique : « Pour qu’ils aient la vie. »





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