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CARDINAL MARTINI : "TROUBLER LA FAUSSE PAIX DES CONSCIENCES"

  • PAROISSE DE MARTIGUES

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En 2010 à l'université Vie-Santé Saint-Raphaël 

 

 

L’an dernier, le journal La Croix consacrait un article à la suite de la mort de Mgr. Martini.

Un paroissien nous a envoyé un résumé en indiquant qu'il pouvait servir de méditation pour cette nouvelle année.

 

Carlo Maria Martini, né le 15 février 1927 à Turin (Italie) et décédé le 31 août 2012 à Gallarate, près de Milan (Italie), est un prêtre jésuite italien. Professeur d'Écritures saintes et recteur de l'Institut biblique de Rome, il devient recteur de l'Université grégorienne avant d'être nommé archevêque de Milan en 1979. Il est créé cardinal par Jean-Paul II en 1983.

 

« Troubler la fausse paix des consciences »

Extraits d’un entretien avec MGR MARTINI

 

Lorsque Jean-Paul II l’a nommé, le 29 décembre 1979, à la tête du plus grand diocèse d’Italie, à Milan, qui avait déjà donné deux papes à l’Église (Pie XI et Paul VI), beaucoup se sont interrogés : comment, alors même que ce jésuite n’a aucune expérience pastorale, allait-il animer ce diocèse, forteresse du mouvement « Communion et Libération », dans une Lombardie marquée par une sécularisation galopante, une corruption et une violence politique alors courante en Italie ?

 

C’est dans la Parole, plus précisément la prière de saint Ambroise, fondateur du diocèse, que Mgr. Martini, puisa son élan pastoral : « Seigneur, donne toujours à ton peuple des pasteurs qui troublent la fausse paix des consciences.  » 

 

Une « éthique de l’humilité »

 

Lors du synode romain sur la Parole, en octobre 1999, il en tira les conséquences et appela à « répéter une expérience de rencontre universelle entre les évêques qui permette de défaire certains nœuds disciplinaires et doctrinaux  ». Plus d’un y virent un appel à réunir un nouveau concile, ce dont le cardinal jésuite se défendit toujours.

 

À Milan, il multiplia les initiatives : « Écoles de la Parole », séminaires pour les non-croyants, « Lettre aux jeunes que je ne rencontre pas », synode diocésain, etc. Lors de l’un de ses discours annuels « à la Cité », toujours très attendus, il appela, en 1998, l’Église à vivre selon « une éthique de l’humilité, de la modestie, de la miséricorde, du pardon.  »

À son départ, le 11 juillet 2002, il répéta : « Toute époque est un moment de grâce. L’Église doit créer des espaces nouveaux, dans le respect réciproque, entre le frère, le citoyen et l’étranger.  »

 

Une Eglise qui « donne du courage »

 

Créé cardinal par Jean-Paul II le 2 février 1983, à seulement 56 ans, sa parole a très largement débordé les limites de son diocèse. Président du Conseil des Conférences épiscopales européennes de 1987 à 1993, à l’aise dans une dizaine de langues, il n’a cessé, jusqu’à ses derniers écrits, de jouer la « statue du Commandeur », faisant entendre sa différence, allant jusqu’à paraître, aux yeux de beaucoup, en opposant loyal à Benoît XVI.

 

Sur les questions éthiques (préservatif, homosexualité, recherche sur les embryons, fécondation in vitro), disciplinaires (accueil des divorcés remariés, ordination d’hommes mariés, célibat sacerdotal) ou liturgiques (libéralisation de la messe de saint Pie V), il eut toujours le souci de faire circuler un courant d’air, de ne rien figer, pour que « l’Église puisse donner du courage à ceux qui se sentent petits et pécheurs  ».

 

« Persévérant »

 

À l’heure de ses obsèques, c’est évidemment vers Benoît XVI, son contemporain à quelques mois près, que se tourneront les regards. Nés la même année, le théologien allemand et le bibliste italien ont été nommés presque au même moment par Jean-Paul II à de hautes responsabilités, le premier en gardien de la doctrine, le second à la tête du diocèse ambrosien.

 

Lors du conclave d’avril 2005, le cardinal milanais, depuis longtemps « papabile » en raison notamment de ses nombreuses responsabilités au sein de la Curie romaine, mais déjà miné par la maladie, resta en retrait. Il ne serait donc pas le premier pape jésuite de l’histoire de l’Église.

Sans nier leurs divergences, Benoît XVI lui conserva son estime et son amitié. Il en témoigna à plusieurs reprises, louant devant les séminaristes romains, le 18 février 2007, sa « persévérance ». 

 

« Distinguer la parole chrétienne »

 

En 1995, lors du 15e anniversaire de l’installation du bibliste jésuite à Milan, celui qui n’était alors « que » préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi s’était amusé : « Personne ne s’étonnera si je dis que nous n’avons pas toujours été du même avis. Par tempérament et par formation, nous sommes sans aucun doute très différents l’un de l’autre.  »

 

Pourtant, reconnaissant en Mgr Martini un maître de l’approche croyante de la Parole de Dieu, le cardinal Ratzinger conclut : « Nous sommes devenus très conscients du fait que nous voulons la même chose, même si nos points de vue sont différents.  » Leur dernière rencontre, émouvante et silencieuse, eut lieu à l’archevêché de Milan, le 2 juin dernier. Benoît XVI venait de rassembler plus d’un million de personnes pour l’Assemblée mondiale des familles.

 

À sa façon, le pape, devant eux, avait tenté de répondre à l’appel lancé par le cardinal Martini, le 6 décembre 1995, lors de la fête de saint Ambroise : « Que la parole chrétienne se distingue de tant de paroles courantes, car nous savons qu’alors elle peut être efficace pour la sauvegarde et le renforcement de l’éthos public lui-même.  »

 

Que demander à Dieu ?

 

« Lorsque j’étais évêque, j’ai demandé souvent à Dieu : Pourquoi ne nous donnes-tu pas de meilleures idées, pourquoi ne nous rends-tu pas plus forts dans l’amour, plus audacieux dans la confrontation des problèmes actuels ? Ou encore : Pourquoi avons-nous si peu de prêtres ? Pourquoi existe-t-il si peu de membres du clergé régulier, alors qu’on les recherche et que l’on en a besoin. C’est ce que je lui ai demandé autrefois. Aujourd’hui, je lui demande plutôt qu’il m’accueille et qu’il ne me laisse pas seul lorsque les choses deviendront difficiles. »

 

Faiblesses de l’Église

 

« Les uns pensent que les hommes âgés de l’Église n’ont rien à dire à notre époque. Pour les autres, ce sont les jeunes qui ne disent rien et ne participent pas. Que ce soient les jeunes qui ne disent rien ou les vieux qui n’écoutent rien, la simple question “À qui la faute ?” ne nous mène nulle part.

 

La communication entre les générations doit s’améliorer, car elles ont beaucoup à se dire l’une à l’autre. Elles ne doivent pas nécessairement être du même avis, mais surtout se provoquer et se faire avancer mutuellement sur le chemin vers Dieu. La discussion sert précisément à cela. La plus grande épreuve de l’Église dans la société d’abondance, c’est-à-dire en Occident, réside à coup sûr dans le fait que cette communication est devenue faible. Ce qui importe, c’est le dialogue – je veux bien qu’il prenne même la forme de la querelle – entre jeunes et vieux, entre la tradition et les problèmes modernes. Si ce dialogue retrouvait sa dynamique, j’en serais heureux. Nous pourrions alors nous faire avancer mutuellement dans l’amour et serions davantage capables d’aimer. Nous sentirions que nous sommes à tel point abrités en Dieu que nous pouvons oser nous engager dans tous les sujets, toutes les tâches et même tous les conflits. »

 

L’Église a besoin de courage

 

« En tant qu’évêque, il m’a été demandé souvent de faire preuve de courage, bien que je sois un homme prudent et timoré : dans la rencontre avec les terroristes des Brigades rouges, dans la proximité vis-à-vis de la jeunesse, dans la discussion avec les prêtres et collaboratrices, dans le cadre de la Congrégation pour la doctrine de la foi où j’ai parlé en toute liberté durant dix années avec le cardinal Ratzinger. Et également dans la préparation du choix du dernier pape : à cette occasion, nous avons discuté ouvertement, entre cardinaux, des problèmes qui allaient se poser au nouveau pape et auxquels il fallait donner des réponses nouvelles.

 

Parmi ces problèmes, il y avait – pensais-je – l’attitude à prendre en face de la sexualité, ainsi que la communion pour les personnes divorcées et remariées. Précisément parce que je suis timoré, je me dis aussi à moi-même dans le doute : “Courage !” (…) Davantage de courage, c’est ce que je souhaite à nous tous dans l’Église. »

 

Sur « Humanæ vitæ »

 

« L’encyclique a souligné de façon correcte un grand nombre d’aspects humains de la sexualité. Cependant, de nos jours, nous disposons d’un horizon plus large pour aborder les questions touchant à celle-ci. Il y a lieu aussi de tenir compte, bien davantage, des demandes des directeurs de conscience et des jeunes. Nous ne pouvons pas les laisser seuls. Ils ont le droit de nous demander des repères ou des explications concernant les thèmes du corps, du mariage et de la famille. Nous cherchons donc une voie pour parler de manière appropriée du mariage, du contrôle des naissances, de la fécondation artificielle et de la contraception. (…)

 

La hiérarchie de l’Église peut montrer un meilleur chemin que celui tracé par l’encyclique Humanæ vitæ. L’Église y retrouvera sa crédibilité et sa compétence. On sait à quel point le pape Jean-Paul II a aidé à faire revivre la relation entre l’Église et le judaïsme, comme la relation entre l’Église et la science, parce qu’il a prononcé les inoubliables aveux de culpabilité qui exercent un grand effet de nos jours, plusieurs siècles après l’injuste condamnation de Galilée ou de Darwin. Pour les sujets où il s’agit de la vie et de l’amour, nous ne pouvons en aucun cas attendre si longtemps. C’est un signe de grandeur et de confiance en soi lorsque quelqu’un est capable de reconnaître ses fautes et son manque de lucidité d’hier. »

 

Fidélité à Vatican II

 

« Lorsque des évêques et des enseignants conservateurs, en premier lieu, veulent limiter les phénomènes de dissolution et sont tentés de revenir au “bon vieux temps”, cela est compréhensible. Néanmoins, nous devons regarder en avant ; même s’il est vrai que toute révolution exige des sacrifices et que certaines exagérations sont inévitables, je crois à la perspective à long terme et à l’effet positif du Concile. Celui-ci a affronté courageusement les problèmes de notre temps. Il a entamé le dialogue avec le monde moderne tel qu’il est, sans se refermer frileusement sur lui-même. Et surtout, le Concile a perçu où se trouvent les nombreuses forces positives dans le monde qui poursuivent le même but que notre Église, à savoir celui d’aider les hommes, ainsi que de chercher et de vénérer le Dieu unique. »

 

Pour une Église ouverte

 

« Oui, je veux une Église ouverte, une Église dont les portes sont ouvertes à la jeunesse, une Église dont le regard est orienté vers un horizon lointain. Ce qui rend l’Église attrayante, ce n’est pas l’adaptation et les offres tièdes. J’ai confiance dans la parole radicale de Jésus, que nous devons transposer dans notre monde : en tant qu’aide à la vie, en tant que Bonne Nouvelle que Jésus veut apporter.

 

“Transposer” ne veut pas dire “banaliser”. C’est par notre vie, avec le courage de l’écoute et de la confession, que la parole de Jésus doit montrer son profil aujourd’hui. Jésus veut soulager ceux qui mènent une vie pénible et ceux qui sont accablés, il veut montrer aux riches leurs possibilités et s’opposer à ceux qui pratiquent l’injustice.

 

Je suis impressionné par la question de Jésus : “Le Fils de l’Homme, lorsqu’il reviendra, rencontrera-t-il la foi sur la terre ?” Il ne demande pas: “Rencontrerai-je une grande Église bien organisée ?” Il sait apprécier aussi bien une Église pauvre et petite, animée d’une foi puissante et agissant selon cette foi. Nous ne devons pas nous rendre dépendants des chiffres et des résultats. Nous sommes dès lors beaucoup plus libres de suivre l’appel de Jésus. »

 

 

La Croix – 31 Août 2012

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