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CES TEMPS-LA N'ONT PAS LA MEME DENSITE NI LES MEMES IMPATIENCES

  • PAROISSE DE MARTIGUES

A de Boissieu 2-copie-1 

 

Arnaud de Boissieu est l'ancien aumônier du foyer des marins de Port-de-Bouc. Cet homme écrit remarquablement bien, voici sa lettre annuelle du Maroc. Il est l'aumônier du tout nouveau foyer des marins du port de Casablanca.

 

Amis ;

 

How are you ? Comment allez-vous ? Question banale, qui commence la plupart des visites que je rends aux marins du port de Casablanca depuis le mois de février. La réponse que j'ai reçu sur un petit navire porte-containers était moins banale que la question : "Cela fait six mois que je suis à bord, et c'est la première fois qu'on me pose cette question. Nous sommes en escale trois fois par semaine, mais les escales ne durent que quelques heures, et nous ne pouvons jamais sortir du bateau. Bienvenu à Alcatraz. C'est une prison ici". On aurait pu croire que les marins de ces petits bateaux, qui me reçoivent dans une pièce à vivre de deux mètres sur trois (la place est comptée), sans cesse en escale au Portugal, en Espagne ou au Maroc, avaient de la chance, qu'ils méritaient à peine le nom de marins au long cours, tant ils passaient de temps dans les ports. C'eut été une erreur grave. Ils sont les forçats du bout du monde, et les barrières qui les séparent de la terre (la nôtre) leur sont infranchissables.

        

Donc, depuis le mois de février dernier, j'ai l'autorisation de pénétrer dans le port de Casablanca, et de visiter les marins en escale. Amdullilah ! Je descends au port six jours par semaine, et je rencontre au moins quelques uns des trois ou quatre cent marins qui sont au port, en escale souvent courte, à la fortune des rencontres, des imprévus, des instants de grâce et des surprises. Pour des questions de visas, environ la moitié des marins n'ont pas l'autorisation de sortir du port, si par hasard ils en ont le temps. Et les autres sont souvent bloqués par la courte durée des escales où ils ont fort à faire. Alors je leur offre au moins un instant de visite, un instant que j'ai déjà reproduit sur plus de cinq cent bateaux en escale au port de Casablanca.

 

En avril, un marin philippin m'a demandé qui est le nouveau Pape. Je me suis dis que depuis un mois et demi, il n'avait pas beaucoup suivi l'actualité, et le lendemain je lui ai donné une feuille avec la photo de François et sa biographie.

        

J'ai eu à visiter les marins de plusieurs navires en difficulté, parmi eux, le tout premier navire que j'ai visité ici à Casablanca, le FREE MAVERICK, qui est toujours bloqué au port. J'y ai rencontré un premier équipage philippin, remplacé en mars par un équipage égyptien, lui-même remplacé fin octobre par un équipage géorgien qui espérait partir rapidement et qui petit à petit commence à déchanter...

        

En mai, un marin m'a demandé : "C'est qui, le nouveau Pape ?" Je lui ai immédiatement tendu la feuille que j'avais mise dans mon classeur. En Juin, un capitaine me demande de venir bénir son bateau, sorti dix mois plus tôt des chantiers coréens, et toujours pas béni. En juillet, un marin m'a demandé : "C'est qui, le nouveau pape ?" En aout, un marin m'a dit qu'il avait un fils de quatre mois. Je lui ai demandé depuis combien de temps il était à bord. "Depuis quatre mois. Mon fils est né le jour même de mon départ. Je ferai sa connaissance dans cinq mois". En septembre, un marin m'a demandé : "C'est qui, le nouveau Pape ?"...

        

Ainsi passent les jours, les semaines et les mois pendant lesquels je me fais à l'idée, au fil des visites, au fil des rencontres, que le temps est élastique, c'est-à-dire que le temps de mer n'est pas tout à fait le même que le temps de terre. Ces temps là n'ont pas la même densité, ni les mêmes impatiences. En quelque sorte, le temps des marins me semble un peu plus, comment dire, éternel que notre temps terrestre. Je l'ai encore deviné à la suite du typhon Yolanda qui a ravagé une partie des Philippines en Novembre, quand des marins m'ont expliqué en souriant que leur maison étaient détruites, ou leurs rizières submergées, mais que du moment que leur famille était sauve, tout était – presque - en ordre. Je n'en tire aucune conclusion. Je voudrais juste faire sentir que rendre visite aux marins, c'est pratiquer un changement de temps, c'est jouer à saute-temps, si je peux dire.

        

Les visites aux marins sur leur bateau sont souvent le seul contact avec le monde, enfin l'autre monde, le nôtre, celui du temps qui court... Je fais un jour une visite habituelle, sympathique comme tant d'autres. Puis je m'apprête à quitter le navire. J'ai déjà descendu trois marches de la coupée quand un jeune officier me rappelle : "J'ai une demande à te formuler". En remontant les trois marches, je me demande quelle faveur il va me demander : "S'il te plait, Father, peux-tu visiter tous les bateaux où il y a des marins philippins. C'est tellement important pour nous". Tellement important de rabibocher nos temps disparates ?

        

Une de mes tâches sur les navires est d'expliquer aux marins surpris de la visite d'un prêtre catholique que je ne suis pas marocain, que tous les Marocains sont musulmans, mais que les étrangers sont parfaitement libres de pratiquer leur religion. Pourtant certains hésitent à me demander la messe à bord de leur navire, craignant de froisser quelques susceptibilités locales. S'ils savaient combien de fois des agents maritimes, des dockers, ou des policiers m'interpellent lorsque je reviens d'une visite et me demandent, la mine réjouie : "Alors, tu as prié avec les marins de ce bateau ?" Il ne m'est pas facile de leur répondre que je me suis le plus souvent contenté, disons, d'une invitation à la prière...

 

Je parle beaucoup du port, ou plutôt des marins au port, et très peu du Maroc, le pays dont je suis l'hôte, et je ne suis pas capable de faire un résumé de la situation du pays. Disons que ce pays, notre pays, est stable au point même de faire quelquefois figure d'exception dans la région. Un pays que je connais encore très peu. Je n'y ai pas beaucoup circulé, et le travail d'accueil des marins me prend beaucoup.

        

Notre pays ? Je continue à m'essayer à l'arabe dialectal en rendant visite plusieurs fois par semaine à une religieuse âgée avec laquelle je fais la conversation, si possible en arabe. Mais je suis encore très loin du compte. Et pourtant. Il est rare de croiser deux marocains parlant français entre eux. Alors, avec la seule langue française, je me sens étranger. Peut-être les souvenirs des jours tanzaniens sont-ils le moteur le plus efficace pour me pousser à mon poussif apprentissage. En Tanzanie, en maitrisant le swahili, je disais ce que je voulais, et surtout je comprenais tout ce qui se disait. Cette compréhension me permettait de "faire partie des meubles". Le manque de la langue arabe me renvoie, quelquefois un peu brutalement, radicalement, à ma condition d'étranger, à mes limites que je ne suis pas du tout sûr d'arriver un jour à franchir. Bien sûr la langue anglaise s'impose au port, comme le français s'impose à l'Eglise. Bien sûr la plupart des Marocains connaissent au moins le français courant. N'empêche. Je suis un hôte accueilli – très bien accueilli – mais quand même étranger. J'aimerais, mais je me heurte à une barrière très haute et très difficilement franchissable. J'expérimente une partie de la condition d'étranger, la grande distance de la condition d'étranger...

 

Il faudrait encore une lettre entière pour parler de l'Eglise au Maroc. À Casablanca au moins, les Eglises sont pleines, et jeunes ! Le Maroc est un pays accueillant aux étudiants étrangers, et ce sont eux qui remplissent les églises. Je fréquente aussi la messe en anglais, avec une église pleine de Philippins. Ainsi le diocèse de Rabat est un beau diocèse, loin de nombreux clichés qu'on pourrait avoir sur une Eglise en pays arabe.

        

J'habite à l'Eglise Notre Dame, où six prêtres ne sont pas de trop pour prendre en charge cette Eglise vivante et surprenante, et nous avons de la place pour vous accueillir.

        

Je vous souhaite une bonne année 2014.

 

                             Arnaud de Boissieu 

Casablanca Maroc

 

Eglise Notre Dame CasablancaEglise Notre-Dame de Casablanca 

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