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MEDITATION SUR LE CORPS ET L'AME

  • PAROISSE DE MARTIGUES
  • HOMELIES

  Arcabas 78

5e dimanche ordinaire 2012 année B

Job 7
Psaume 146
1 Corinthiens 9
Marc 1, 29-39

 

Le point de départ de cette homélie ne sera pas la Parole de Dieu, mais une discussion dans l’équipe liturgique au moment de la préparation de cette célébration. Il y était partagé des situations de maladie graves. Ces situations étaient manifestement pesantes, lourdes, sans horizon, à l’image de celle de Job dans la première lecture, si ce n’est qu’avec son appel « souviens-toi, Seigneur » un horizon apparaît.
           

Frappé par cette désespérance, m’est apparu que nous n’avons plus d’horizon aujourd’hui. Lorsque le corps va mal, tout est fini. Me remonte à la mémoire une entrée dans une chambre Paoli Calmette à la rencontre d’un malade du cancer : « Benoît, c’est foutu » dit-elle. Je ne pouvais répondre « non », cela aurait été du mensonge ; je ne voulais répondre « oui », cela aurait été sans horizon, sans avenir. Je l’ai invité à prier, ce qui a redonné un horizon et l’a fait sortir, au moins un moment, de son impasse.

 

Dans le passage d’Evangile d’aujourd’hui, il aurait été possible mais dommage de couper après les guérisons, avant la prière de Jésus, seul, avant l’aube. Si cela avait été le cas, cet Evangile serait resté sans horizon. La prière de Jésus, et l’affirmation de son être dans « allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour y annoncer la bonne nouvelle car c’est pour cela que je suis sorti » nous ouvre sur un au-dessus, le Père, et un avenir.

           

Continuant à réfléchir avec l’équipe, m’est venu que nous sommes passés en 60 ans, d’une focalisation sur l’âme et l’au-delà à une focalisation sur le corps et l’ici-bas. Les plus anciens parmi nous ont chanté : Pense à ton âme qu’il faut sauver, de l’éternelle flamme, pense à la préserver dans lequel on chantait ce couplet Chrétien, cette âme, il te faut la sauver. L’onction des malades, donnée à l’époque aux derniers instants de la vie, avait ce but : le salut de l’âme, salut pris dans le sens de la place au paradis. L’onction n’était pas donné pour cette vie, mais pour l’au-delà ; elle n’était pas donné pour le corps mais pour l’âme. C’était l’extrême onction, lorsque la vie du corps allait se terminer. Il fallait que le malade prenne conscience de sa fin prochaine et sauve son âme. Cet oubli du corps, de la chair, de la vie ici-bas était une erreur. Et l’oubli actuel de l’âme, de l’au-delà est aussi une erreur.

 

Ainsi nous sommes passés du salut de l’âme au salut du corps, de l’au-delà à l’ici-bas. Le point focal est passé de tout l’un à tout l’autre. Pour ce passage, il a fallu passer la mort sous silence. Ceci n’est pas sans conséquence sur notre santé spirituelle et même sur la santé de notre corps.

 

Marie de HENNEZEL, psychanalyste qui a travaillé sur la fin de vie et les soins palliatifs avance l’idée que le fait d’oublier la mort est une des causes de la multiplication de cette maladie de l’oubli qu’est la maladie d’Alzheimer. Elle en déduit : « une des préventions possible de la maladie d’Alzheimer pourrait être alors de méditer sur sa finitude. Parler avec son entourage, communiquer avec ses enfants sur ce sujet tabou de la mort, sur ce que l’on souhaiterait pour soi-même si l’on entrait dans le processus de cette pathologie.» (Une vie pour se mettre au monde, éd. carnetsnord p. 46) Plus loin, dans ce livre (p. 61-62) elle relate un événement qui conforte son idée : un de ses amis lui raconte que son père, atteint de la maladie d’Alzheimer depuis deux ans ne le reconnaissait plus et ne communiquait plus. Elle lui demande s’il avait abordé la question de la mort avant qu’il ne plonge dans cette maladie. « Jamais » a-t-il répondu. Le lui suggérant, il le fait : il s’est assis en face de son père, l’a regardé droit dans les yeux et lui a dit : « papa, pourquoi est-ce que tu ne pars pas ? Qu’est-ce que tu fais là entre la vie et la mort ? » Question qui demande du cran pour la sortir devant son propre père ! A ce moment précis, il a vu une lueur de lucidité dans le regard de son père qui lui a répondu : « Tu sais, cela n’est pas facile de franchir le pas. » Une réponse adaptée chez quelqu’un qui ne parlait plus !

 

Notre vie est une, corps et âme ensemble, ici-bas et au-delà reliés. Notre entrée dans le salut, dans la vie pleine s’est faite par le baptême, et nous nourrissons cette vie de salut entre autres par les sacrements. L’onction des malades est pour le corps et l’âme, pour notre vie ici-bas en vue de sa réalisation pleine dans l’au-delà. Parler de la mort n’est pas déprimant mais dynamisant, comme le dit si bien le titre d’un livre de Fabrice Hadjaj : « réussir sa mort, anti-méthode pour vivre ».

 

Je termine par une prière, celle de François Raynal, ancien curé de Martigues, qu’il disait tous les jours depuis le commencement de sa maladie :

 

Tel est le sort qui m’est réservé, la fin de l’homme parle avec suffisance. Pourquoi en aurais-je peur ? Tout nu, je suis venu au monde, tout nu je repartirai.

Peu à peu, j’ai grandi, peu à peu, je rapetisserai.

Peu à peu, mes sens se sont ouverts : l’ouïe, la vue et tous les autres, comme une fenêtre le matin laisse passer la lumière. Peu à peu, ils se refermeront comme les fenêtres, le soir.

Un peu plus chaque jour, j’ai amassé dans ma mémoire toutes sortes de sciences. Elles s’échapperont chaque jour un peu plus.

Un peu plus chaque jour, mes jambes étaient devenues solides, mes mains adroites, ma langue habile, riche en paroles. Chaque jour, un peu plus, mes jambes deviendront faibles, mes mains maladroites, ma langue pauvre et embarrassée.

Un jour, j’étais descendu dans les bras de ma mère et j’ai commencé à marcher seul. Un jour, je cesserai de marcher pour m’appuyer sur un autre.

Un jour pour la première fois, j’ai ouvert les yeux sur le monde et j’ai découvert, émerveillé, tout ce qui  m’entourait. Un jour, pour la dernière fois, je fermerai les yeux et je verrai d’un tout autre regard.

Un jour, avant tous ces jours, j’ai passé de longs mois dans l’obscurité de ma mère à former mes os et ma chair, à composer mon corps d’homme. Un jour, après tous ces jours, je passerai de longs mois dans l’obscurité de la terre.

Un jour, avant tous ces jours, j’étais sorti de mon père comme une petite graine de vie. Un jour, après tous ces jours, je rentrerai dans le Père des pères pour être engendré à nouveau à la vie éternelle.

Pourquoi serai-je inquiet devant ces jours qui passent et qui me rapprochent de cette nouvelle naissance ?

 

Merci, mon Dieu, de m’avoir donné la vie.

 

Benoît Delabre

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